VERSION FRANÇAISE
Commencer un doctorat en philosophie
Perception, conscience et vie ordinaire
Newsletter · 29 Juillet 2026
Un changement en surface, une continuité dans le reflet, une nouvelle étape dans une ancienne question.
Cet automne, je commencerai un doctorat en philosophie, cosmologie et conscience au California Institute of Integral Studies de San Francisco.
Pour celles et ceux qui suivent mon travail, cela peut sembler être une nouvelle direction. Pour moi, il s’agit plutôt d’une nouvelle étape dans une question qui accompagne mon travail depuis de nombreuses années:
Comment notre première lecture d’une situation façonne-t-elle ce que nous remarquons, décidons et faisons ensuite ?
Par « première lecture », j’entends l’interprétation qui peut se former avant même que nous ayons pleinement examiné une situation. Nous pouvons déjà avoir décidé de ce qu’elle signifie, de qui nous sommes en son sein et de la manière dont nous devons y répondre.
Cette première lecture peut façonner notre attention, nos décisions, nos réactions, nos relations, et même les formes de pensée que nous sommes capables de produire.
Derrière cette enquête pratique se trouve une question philosophique plus ancienne, celle de la relation entre l’esprit et la réalité. Je ne veux pas laisser cette question au seul niveau de la théorie. Je souhaite l’examiner à travers l’expérience vécue, en faisant de la vie ordinaire le principal terrain d’expérimentation et du design l’un des composants de la méthode.
Ici, le design ne désigne pas seulement la création d’objets ou d’interfaces utiles ou désirables. Il peut aussi consister à formuler une question, construire une situation, tester une possibilité et créer une pratique délimitée dont les effets puissent être observés.
À travers mes études participatives de la perception, mes objets et mes exercices menés dans la vie quotidienne, j’ai déjà commencé à créer des conditions qui modifient temporairement la manière dont une situation est cadrée.
Le Dreamer Project constitue une partie de ce travail : une série d’expériences à la première personne et d’outils simples permettant d’observer ce qui se passe lorsqu’une personne déplace délibérément son point de vue.
Je ne cherche pas à utiliser l’expérience personnelle comme preuve d’une position métaphysique. Je souhaite poser des questions plus modestes.
Une première lecture différente peut-elle modifier une décision ?
Peut-elle réduire la réactivité ou le conflit ?
Peut-elle ouvrir un espace pour une réponse inattendue ?
Peut-elle nous aider à remarquer les identités, les présupposés, les habitudes et les peurs qui organisent une situation avant qu’ils ne déterminent ce qui se produira ensuite ?
Cette question n’est pas entièrement abstraite. Le cadrage influence les problèmes qui deviennent visibles, les possibilités que nous sommes capables d’imaginer et la manière dont nous réagissons lorsque l’issue demeure incertaine.
La recherche doctorale me donnera le temps, la structure et les critiques nécessaires pour rendre cette enquête plus précise. Depuis six mois, je mène des expériences dans la vie quotidienne et tiens un journal de bord systématique de leurs effets, de leurs échecs et de leurs ambiguïtés.
Dans un cadre doctoral, j’espère transformer ce travail en une méthode rigoureuse d’enquête à la première personne et le placer en dialogue avec la philosophie, la phénoménologie, les études contemplatives et, lorsque cela sera pertinent, les sciences cognitives.
Je m’intéresse également à la question de savoir si cette recherche pourrait un jour nous aider à maintenir la réflexion critique et le jugement humain dans des environnements de plus en plus automatisés. Il s’agit d’une extension possible, et non du cœur de la thèse.
Je n’aurais pas pu prévoir cette direction lorsque j’ai quitté mon école d’art à Paris pour m’installer à New York. Pourtant, avec le recul, mon parcours des vingt dernières années me paraît aujourd’hui plus continu qu’il ne l’était lorsque je le vivais.
Les environnements virtuels, les startups, les objets et les installations, les ateliers, les expériences contemplatives et les questions philosophiques ne constituaient pas des carrières distinctes. Ils apparaissent plutôt comme différentes tentatives pour comprendre comment un changement de cadrage peut transformer ce qu’une personne voit et ce qu’elle devient capable de faire ensuite.
Le doctorat marque une nouvelle étape dans cette recherche, mais il ne constitue pas une rupture avec le travail que je mène déjà.
Il représente une occasion de l’approfondir, de l’exposer à des critiques plus exigeantes et de découvrir ce qu’il peut devenir.