VERSION FRANÇAISE
La population hypothétique
Et si l’identité pouvait être testée non seulement personnellement, mais à l’échelle collective?
Newsletter · 4 Juin 2026Ce texte fait parti de mes Journal Annotations et a été créé pour la page Why The Dreamer Project. Elle prolonge l’expérience de pensée dans un registre collectif, en demandant ce qui pourrait devenir apparent si l’Identité elle-même était traitée comme une variable dans la vie quotidienne.
Une population n’est jamais qu’un nombre. C’est une manière de voir, de réagir, d’avoir peur, d’espérer et de décider ce que l’on entend par « nous ».
Nous utilisons les mathématiques pour modéliser les galaxies. Pourrions-nous aussi modéliser les conditions identitaires à partir desquelles les comportements humains émergent?
Les cosmologistes posent des questions qui peuvent sembler impossibles, tout en les traitant avec rigueur: et si l’univers n’avait pas de bord? Et si notre univers n’était qu’un univers parmi d’autres? Ils construisent des modèles non pas parce que le modèle est l’univers, mais parce qu’un modèle peut rendre une question plus précise.
Ce blog emprunte quelque chose à cette posture. Il demande: que se passerait-il si l’identité n’était pas seulement traitée comme une possession fixe, mais aussi comme une condition pouvant être temporairement testée?
Imaginons donc une population hypothétique — une expérience de pensée sous forme collective.
Pas une utopie. Pas un mouvement. Pas une prédiction.
Seulement une manière de poser la question à l’échelle d’une population.
Supposons qu’un certain nombre de personnes, pendant des heures choisies de leur vie, s’exercent à entrer dans des situations ordinaires à partir d’hypothèses différentes sur le soi et le monde — non pas comme des croyances, mais comme des conditions de test. Et si la séparation n’était pas simplement un fait, mais aussi une manière dont l’expérience se structure autour d’un « moi » et d’un « autre » ? Et si l’identité ne s’épuisait pas dans le moi personnel, mais pouvait être testée depuis un champ plus vaste d’attention consciente? Et si les sentiments n’étaient pas des verdicts sur la réalité, mais une météo rendue signifiante par l’esprit?
Au lieu de supposer que le conflit, la peur, la valeur, et la relation arrivent déjà entièrement formés depuis l’extérieur, ces personnes observeraient ce qui change lorsque ces phénomènes sont approchés comme des structures apparaissant dans l’expérience.
Non pas pour produire une amélioration morale immédiate. Non pas pour prouver une thèse métaphysique. Mais pour observer ce qui change lorsque l’identité est moins étroitement organisée autour de la séparation.
Que pourrait-il se déplacer si même une petite fraction d’une telle population existait?
Le monde ne deviendrait pas moins difficile par hypothèse. Des choses douloureuses continueraient d’arriver. Les gens continueraient de souffrir. Les conflits continueraient de diviser. Mais le modèle de séparation qui organise notre perception du monde pourrait devenir plus visible — comme une machinerie dont certains paramètres commencent à se révéler.
Le blâme pourrait encore apparaître, mais peut-être avec moins d’autorité. La riposte pourrait encore être disponible, mais pas toujours comme premier mouvement. La peur pourrait encore parler fort, mais elle n’obscurcirait peut-être plus tout notre champ de vision. L’attention pourrait commencer à remarquer à quelle vitesse elle transforme la différence en menace, la douleur en certitude, et l’autre personne en rôle fixe.
L’argument ne serait pas de produire une population idéale. Le point serait de tester si la réaction commence autrement lorsque l’identité ne s’organise pas aussi vite autour de la séparation.
À l’échelle d’une population, même un léger changement avant que la réactivité ne devienne identité mériterait d’être modélisé — non pas comme preuve de l’unité, mais comme donnée sur ce qui devient visible lorsque la séparation est testée plutôt que tenue pour incontestable.
Aucune population définie de cette manière n’existe encore sous une forme mesurable. C’est précisément pourquoi le modèle est hypothétique.
Nous en sommes encore au début de l’expérimentation. J’ai commencé ce processus de trois ans en février 2026, il serait donc trop tôt pour revendiquer des conclusions mesurables. Tout au plus, les premières données collectées semblent déjà faire apparaître des motifs récurrents à observer : des moments où la perception se desserre, où la réactivité est remarquée avant de devenir identité, où la séparation devient visible comme une condition perceptuelle plutôt que de rester le terrain incontesté de l’expérience.
Une telle population ne serait pas reconnue à ses étiquettes — spirituelle, rationnelle, sceptique, éveillée, ou simplement convaincue de tenir la position la plus raisonnable. Elle serait reconnaissable, si elle l’était, à ce qui peut être observé sous pression : une perception qui se desserre, une réactivité remarquée avant de devenir identité, une séparation rendue visible comme condition plutôt que laissée comme terrain incontesté de l’expérience.
La valeur de cette expérience de pensée n’est pas de prédire l’avenir. Sa valeur est de donner une forme collective à la question centrale de The Dreamer Project.
Si l’hypothèse que la conscience est au fondement de la réalité était ne serait-ce qu’en partie vraie, alors une grande part de ce que nous tenons pour acquis à propos du soi, du monde, des autres et de nos différences profondes devrait être rouverte. Pas rejetée d’un seul coup. Pas remplacée par une doctrine. Rouverte.
C’est pourquoi une population gardant l’hypothèse ouverte compte. Une population capable de dire : « et si? », « pourquoi pas? », et peut-être surtout : « nous n’en savons rien encore. »
Non pas parce qu’elle prouverait que la conscience est fondamentale. Elle ne le prouverait pas. Mais parce qu’elle demanderait ce qui devient visible lorsque beaucoup de personnes testent de manière répétée la même possibilité : que le sentiment d’être un soi individuel, séparé et matériel ne soit peut-être pas un fait définitif, mais une structure moins finale qu’elle ne le paraît, apparaissant dans l’expérience vécue.
The Dreamer Project se présente comme une enquête. De légers changements dans la perception, l’identité, la réactivité et la relation, explorés sous l’hypothèse que la conscience est au fondement de la réalité, peuvent-ils être cultivés, observés, enregistrés et partagés sans devenir doctrine ? Un changement vécu à la première personne peut-il rester fidèle à ce qui se passe vraiment dans la vie ordinaire — y compris lorsque rien ne change ? Et l’identité peut-elle être traitée, avec prudence, comme une variable expérimentale ?
Cette dernière question est peut-être la plus importante ici.
Si la conscience est fondamentale, alors la perception n’est pas un détail secondaire. Elle pourrait être le premier acte créatif — peut-être le premier endroit où la liberté peut encore entrer.
Le test ne consiste donc pas simplement à imaginer une population « éveillée », plus calme, plus juste ou plus coopérative. Ce serait encore une vision trop idéaliste. Il consiste plutôt à observer si le point de vue depuis lequel une situation est perçue peut être réorienté avant qu’elle ne se fixe en séparation : « moi contre toi », « le monde contre moi », ou « c’est ça, la vie ».
Concrètement, cela revient à tester deux légers changements de perception.
D’abord : qu’est-ce qui change lorsque l’identité est testée comme champ relationnel — moins « moi ici, le monde là-bas », et davantage une situation qui apparaît dans l’instant, à travers la relation entre conscience, perception et réalité?
Ensuite : qu’est-ce qui change lorsque l’identité est testée à travers The Dreamer Stance, l’une des pratiques centrales de We The Dreamer — une manière temporaire d’entrer dans une situation comme si un seul esprit apparaissait sous la forme de toute la scène, moins comme l’individu défendu, et davantage comme celui qui remarque comment la perception façonne déjà la scène vécue?
La liberté testée ici n’est pas le contrôle total de la perception, mais la possibilité de la remarquer assez tôt pour l’orienter autrement — avec juste assez de recul pour ne pas la confondre avec toute la situation.
Mon expérimentation avec The Dreamer Project consiste à entrer dans ces positions avec soin, à observer ce que chacune rend possible, et à enregistrer ce qui reste inchangé. Pas de grande vérité finale à accepter. Si l’expérience demande quelque chose, c’est plutôt de rester assez honnête pour ne pas transformer trop vite une hypothèse en identité.
Mais pour pousser la spéculation sur cette population hypothétique plus loin : que se passe-t-il lorsqu’une telle population rencontre de la résistance ? Les nouvelles manières de voir sont rarement reçues de façon uniforme. Une telle expérimentation sur la nature de notre identité et de la réalité ne flotterait pas au-dessus du désaccord. Elle entrerait dans des débats déjà en cours : les modèles matérialistes ou idéalistes de l’esprit, les théories sociales de l’identité, les cadres religieux, le scepticisme séculier, et puis les pressions très ordinaires de la responsabilité quotidienne. Il ne s’agit pas d’être naïf.
Dans cette vision que je partage avec vous, cette « population hypothétique » n’est pas le résultat d’une théorie déjà établie. Elle est plutôt une question vivante — une question que ni l’enthousiasme métaphysique ni le rejet réducteur ne devraient refermer trop vite. Le débat toujours ouvert autour du Hard Problem de la conscience rappelle au moins ceci : nous ne savons pas encore exactement comment situer l’expérience consciente dans notre description de la réalité.
C’est pourquoi l’expérience de pensée doit revenir à la pratique. La question importante n’est pas de savoir si une telle population semble inspirante, mais si des tests répétés pourraient produire des traces utilisables : des moments où la perception s’est desserrée, où la réactivité a changé, où l’identité s’est déplacée, où la relation s’est adoucie, ou bien où rien de significatif ne s’est produit.
Sans ces traces, la population hypothétique reste seulement une image. Avec elles, la spéculation devient plus précise. Nous pourrions commencer à demander quelles conditions identitaires changent réellement l’expérience, lesquelles s’effondrent sous pression, et lesquelles laissent le comportement ordinaire inchangé.
Nous ne pouvons pas encore modéliser ce qui se produit lorsque la présence remplace la panique à grande échelle. Nous ne pouvons pas supposer que le résultat serait simple, paisible, ou même stable. Mais nous pouvons poser la question avec plus de discipline.
Certains pourraient appeler à un second Enlightenment — un renouvellement de la raison, de la science, et de la responsabilité séculière. Cette expérience de pensée pose une question voisine : un tel renouvellement exigerait-il aussi une transformation de la condition identitaire depuis laquelle la raison est utilisée?
Et si l’identité, comme l’attention ou le comportement, pouvait être testée sous différentes conditions?
Pour The Dreamer Project, cela devient une autre manière de demander : que demanderait un Enlightenment de la perception?